Un ex-adjoint au maire de Paris accusé d’abus sexuels

Un ex-adjoint au maire de Paris accusé d’abus sexuels

Un ex-adjoint au maire de Paris accusé d’abus sexuels

Un ex-adjoint au maire de Paris accusé d’abus sexuels

PARIS – Parmi le petit groupe de manifestants rassemblés le mois dernier devant l’Hôtel de Ville pour exiger la démission d’un puissant adjoint au maire, une personne se démarquait de l’assemblée composée majoritairement de militantes féministes: Aniss Hmaïd.

Âgé de 46 ans, d’origine tunisienne, M. Hmaïd s’était discrètement joint à cette manifestation contre Christophe Girard, acteur incontournable de vie culturelle parisienne et pilier politique de la capitale depuis de nombreuses années. Les manifestants exigeaient le départ de M. Girard pour son soutien de longue date à l’écrivain pédophile Gabriel Matzneff. Mais M. Hmaïd dit qu’il était là pour un motif plus personnel.

Dès l’âge de 15 ans, lorsqu’ils se sont rencontrés en Tunisie, M. Hmaïd a été entraîné par M. Girard dans une relation abusive de près de dix ans qui lui a laissé des blessures psychologiques durables, a affirmé M. Hmaïd au New York Times, rendant publique son histoire pour la première fois.

Il affirme que M. Girard a abusé sexuellement de lui quand il avait 16 ans et l’a contraint à des rapports sexuels une vingtaine de fois au cours des années suivantes.

En échange, affirme M. Hmaïd, M. Girard l’employait parfois comme domestique dans sa résidence d’été dans le sud de la France et lui obtenait des emplois temporaires au sein de la maison Yves Saint Laurent dont il était l’un des principaux dirigeants avant d’entrer en politique.

“Il a profité de ma jeunesse, de mon jeune âge et tout ça pour ses plaisirs sexuels,” s’insurge M. Hmaïd depuis sa maison en banlieue parisienne. “Ça a détruit ma vie en fait. Aujourd’hui je me considère une terre brûlée.”

Interviewé à ce sujet, M. Girard nie avoir eu des rapports sexuels avec M. Hmaïd et qualifie les accusations de “calomnie.” Il confirme toutefois avoir souvent employé M. Hmaïd dans les années 1990, au point de le considérer comme “un des enfants de la famille.”

Si M. Matzneff considère depuis longtemps M. Girard comme un mécène et un ami, ce dernier s’est efforcé de minimiser leurs relations, y compris dans une interview au Times. C’est cependant la première fois qu’il se trouve lui-même accusé d’abus sexuels.

M. Girard a provoqué la surprise en démissionnant brusquement de son poste quelques heures à peine après la manifestation devant l’Hôtel de Ville. Il est désormais la personnalité la plus importante à subir les retombées de l’affaire Matzneff. Celle-ci a éclaté au début de l’année à la publication d’un livre de Vanessa Springora, une ancienne victime de l’écrivain, qui raconte comment M. Matzneff a abusé d’elle lorsqu’elle avait 14 ans et lui 50.

Son récit a déclenché l’ouverture d’une enquête policière dans le cadre de laquelle M.Girard et d’autres personnalités ont été interrogés comme témoins. M. Matzneff, 84 ans, fait aussi l’objet d’accusations d’apologie de la pédophilie.

Dans la foulée de l’affaire Matzneff, le large débat qui s’est ouvert en France autour des questions de sexe, de genre et de pouvoir n’a fait que s’intensifier avec la démission de M. Girard. Celui-ci a mis sa chute sur le compte “de nouveaux maccarthysmes” et de “la montée de la cancel culture”, tandis que son ancienne patronne, la maire Anne Hidalgo, l’a présenté comme la “victime d’un déversement de haine et de violence inacceptable.”

L’affaire Matzneff a encouragé d’autres personnes à s’exprimer, comme Francesca Gee qui, à 15 ans, s’est trouvée happée par M.Matzneff dans une relation qu’elle qualifie d’abusive. La relation n’était cependant pas illégale en France où la loi n’interdit que les rapports sexuels entre adultes et mineurs de moins de 15 ans.

L’histoire que retrace M. Hmaïd repose sur des disparités similaires en âge, en pouvoir et en prestige mais aussi sur le déséquilibre persistant entre la France et ses anciennes colonies, dont la Tunisie, où certains Français se rendent en quête d’aventures sexuelles occasionnelles.

“C’est du racisme, c’est de l’abus sexuel, une forme d’abus culturel, de colonialisme,” considère M. Hmaïd.

M. Hmaïd a contacté le Times après la parution d’un article qui détaillait le réseau des soutiens de M. Matzneff, dont M. Girard. Au fil de plusieurs interviews depuis le mois de mars, il a expliqué s’être reconnu dans les jeunes filles abusées par M. Matzneff.

Lui aussi, dit-il, est tombé sous l’emprise émotionnelle d’un homme plus âgé qui lui faisait découvrir le monde de la culture et qui représentait “une porte vers le succès” en France.

Le père et le petit frère de M. Hmaïd, ainsi qu’une ancienne petite amie et un ancien collègue de travail, ont chacun confirmé qu’il leur avait révélé les abus de M. Girard il y a près de vingt ans. La compagne actuelle de M. Hmaïd, une médecin, a déclaré qu’il lui en avait parlé en 2014, au début de leur relation.

À l’appui de ses affirmations, M. Hmaïd a fourni au New York Times des attestations de travail et fiches de paie de la maison Yves Saint Laurent, ainsi que plus d’une centaine de photographies le montrant en compagnie de M. Girard, de sa famille et de ses amis. L’un de ces clichés montre M. Girard de face, entièrement nu.

M. Girard déclare ne pas se souvenir de la façon dont M. Hmaïd a obtenu ces emplois chez Yves Saint Laurent, ajoutant qu’ils ont peut-être été décrochés par l’intermédiaire de Pierre Bergé, le confondateur de la maison de mode, qui est décédé en 2017 et “aimait bien” M. Hmaïd. Mais ce dernier dit n’avoir rencontré M. Bergé qu’une seule fois et qu’il lui avait à peine parlé.

Quant aux photos, M. Girard déclare qu’elles ont été prises alors que M. Hmaïd travaillait pour lui et que la photo où il est vu nu n’a pas été prise après une relation sexuelle entre eux, comme l’affirme M. Hmaïd.

Dans ces archives, se trouve aussi un souvenir de voyage à Orlando, en Floride: le talon d’un ticket pour Disney World daté du 29 juillet 1990.

À l’été 1989, Aniss Hmaïd a 15 ans à Hammamet, une station balnéaire tunisienne où les Français se retrouvent dans des villas blanchies à la chaux et des hôtels de luxe du nom de Sindbad ou d’Aladin.

Ses parents ont émigré en France quelques années auparavant. À Paris, sa mère est femme de ménage et son père réceptionniste.

À Hammamet, il vit avec un cousin plus âgé qui travaille comme cuisinier dans une villa appartenant à des Français, où celui-ci lui décroche un job d’été comme employé de maison.

C’est là que M. Girard s’installe pour près d’un mois avec un fils et deux amis, se rappelle M. Hmaïd.

M. Girard, qui confirme avoir passé au moins deux fois des vacances à Hammamet, est alors âgé de 33 ans et le bras droit de Pierre Bergé, chez Yves Saint Laurent. Bisexuel, il explique avoir eu des relations sérieuses avec à la fois des femmes et des hommes.

D’emblée amical, M Girard demande à l’adolescent de le tutoyer, se rappelle M. Hmaïd.

À deux reprises, cet homme plus âgé demande à M. Hmaïd de l’accompagner au hammam, ce qu’il accepte. À la seconde visite, à sa requête, l’adolescent lui masse le dos, raconte M. Hmaïd.

M. Girard nie être jamais allé au hammam. Il décrit M. Hmaïd à l’âge de 15 ans comme “sophistiqué,” “ambitieux,” et “mûr.”

“C’était un séducteur,” affirme-t-il.

Selon M. Hmaïd, M. Girard a rencontré ses parents cet été-là, qui étaient alors en vacances à Hammamet. M. Girard confirme avoir rencontré le père ou lui avoir parlé au téléphone, mais ne se souvient d’aucun détail de la conversation.

Vers la fin de l’été, les parents M. Hmaïd lui demandent de les rejoindre en France.

À Paris, quelques mois plus tard, sa mère lui tend le numéro de téléphone de M. Girard.

“‘Appelle-le’,” dit-elle à son fils. “‘Tu pourras bosser pour lui comme tu as bossé dans la villa’.”

M. Girard lui propose d’emblée un travail de rêve: S’occuper de ses deux jeunes fils lors d’un voyage d’un mois aux États-Unis.

Des dizaines de photos de ce voyage montrent M. Hmaïd en compagnie de M. Girard, des deux garçons et d’amis — à Disney World, près de la Statue de la Liberté, devant la Maison Blanche et à la plage sur Fire Island, une station balnéaire près de New York.

À l’hôtel, tandis que les deux garçons ont leur propre chambre, M. Girard insiste pour que M. Hmaïd partage un lit dans sa chambre au motif de faire des économies, dit M. Hmaïd.

Une nuit à Washington, l’adolescent est réveillé par M. Girard en train de le masturber, se souvient M. Hmaïd. Il a 16 ans et c’est sa première expérience sexuelle, affirme-t-il.

“Moi j’étais tétanisé et après il m’a dit: ‘ça reste entre nous’,” se rappelle M. Hmaïd. Pour le restant du voyage, ajoute-t-il, il insiste pour qu’ils fassent chambre à part.

M. Girard nie qu’une telle chose ait jamais eu lieu et nie que leur relation ait été en quelque manière sexuelle. Il dit ne pas comprendre pourquoi M. Hmaïd l’accuse d’abus sexuels et se demande pourquoi celui-ci a attendu des décennies avant de se manifester. Selon M. Girard, M. Hmaïd invente des histoires pour tirer profit de l’affaire Matzneff, en vue d’un contrat d’édition.

“C’est un roman entier, là — il va sûrement pouvoir trouver un éditeur,” avance-t-il.

Informé que quatre personnes avaient confirmé que M. Hmaïd leur avait parlé de ces abus il y a une vingtaine d’années, M. Girard a rétorqué: “On peut mentir à quatre personnes.”

Après le voyage aux Etats-Unis, l’adolescent travaille comme domestique pour M. Girard. Passés ses 18 ans, il obtient des emplois temporaires chez Yves Saint Laurent comme manutentionnaire et agent de liaison, ainsi que l’attestent plusieurs certificats de travail et fiches de paie de l’entreprise.

Entre 16 et 24 ans, M. Hmaïd dit avoir été contraint une vingtaine de fois par M. Girard à des rapports sexuels.

C’est après l’une de ces rencontres, indique M. Hmaïd, qu’il s’est servi de son appareil photo pour prendre le cliché de M. Girard nu. On y voit ce dernier debout au pied d’un lit, fixant l’appareil et souriant.

Lorsque le cliché lui a été présenté, M. Girard a rétorqué qu’il semblait être une photo personnelle que M. Hmaïd aurait “volée”, ou que M. Hmaïd avait pu le photographier après qu’il s’était baigné.

M. Hmaïd déclare que chacun de ces rapports l’écoeurait.

“Je peux dire que j’étais consentant,” explique-t-il. “Mais globalement j’étais pris dans un engrenage un peu bizarre. Mes parents qui m’encouragaient à le voir. Moi qui espérais quelque chose, du boulot, quelque chose comme ça derrière.”

M. Hmaïd se rappelle avoir été ébloui par cet homme plus âgé, et par ses amis dont les conversations pétillaient d’esprit et qui faisaient preuve de “finesse” pour “décortiquer la vie, les relations humaines”. Passer du temps à leurs côtés, dit-il, lui a tout appris, depuis les bonnes manières de se tenir à table jusqu’au bon usage du français.

Mais vers 25 ans, se sentant exploité, M. Hmaïd dit avoir commencé à demander des comptes à M. Girard. Leurs relations ont alors pris fin.

M. Hmaïd affirme avoir révélé les abus à sa famille à la fin des années 1990, provoquant une brouille avec son père et laissant sa mère anéantie.

“Elle était tombée de haut, elle était en larmes,” témoigne Aymen Hmaïd, 39 ans, le frère de M. Hmaïd.

Son père, Nouri Hmaïd, 75 ans, a indiqué au New York Times que le cousin qui avait obtenu le job d’été pour Aniss à la villa de Hammamet l’avait prévenu que M. Girard n’était “pas un homme bien — il profite des garçons.”

Malgré cela, il n’était pas inquiet pour son fils. Ce dernier conserve le sentiment d’avoir été trahi mais estime aussi que ses parents ont fait preuve de naïveté.

M. Hmaïd dit avoir envisagé de dénoncer M. Girard aux autorités. Mais sa mère, décédée quelques années après ses révélations, l’en avait dissuadé.

M. Girard était trop puissant, l’aurait-elle prévenu.

L’influence de M. Girard ne s’explique pas seulement par ses 13 ans au poste d’adjoint à la culture à Paris — un record.

Alors même qu’il était en fonction au Conseil de Paris, M. Girard est longtemps resté haut dirigeant du géant du luxe LVMH, ce qui soulevait des questions de conflit d’intérêt.

M. Girard gérait un budget culturel de plus de 400 millions d’euros dont près de 100 millions alloués en subventions. Ce pouvoir l’avait rendu quasi intouchable.

Et ce jusqu’à l’affaire Matzneff, dans la foulée de laquelle certains membres du parti Europe Écologie – Les Verts (EELV) — alliés politiques de Mme Hidalgo — ont fait part de leur opposition à M. Girard.

Pour Alice Coffin, nouvelle élue écologiste au Conseil de Paris, M. Girard incarnait un establishment “installé depuis de longues années dans des pratiques de pouvoir qui les empêchent de se remettre en question.”

Les soutiens de M. Matzneff dans le monde politique, de l’édition et des médias ont eux essentiellement serré les rangs.

Et au lendemain de sa démission, M. Girard s’est vu réserver une standing ovation à l’Hôtel de Ville.

“Ils se soutiennent,” dit M. Hmaïd, “parce qu’ils sont dans le même camp.”

Daphné Anglès and Théophile Larcher ont contribué à cette enquête.


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