An Embattled Public Servant in a Fractured France

Nicolas Cadène, à l’avant-poste du combat pour la laïcité

Nicolas Cadène, à l’avant-poste du combat pour la laïcité

Nicolas Cadène, à l’avant-poste du combat pour la laïcité

PARIS – La France est en théorie une société non-discriminatoire où l’État maintient une stricte neutralité religieuse et où chacun est libre de croire — ou non — au Dieu de son choix. Dans l’image qu’elle a d’elle-même, c’est une nation qui au travers de l’éducation dissout les différences de foi et d’ethnicité au profit d’un engagement commun en faveur des droits et des responsabilités de la citoyenneté française.

Ce modèle qu’on nomme laïcité est adopté par une majorité de Français. C’est en l’adoptant qu’eux-mêmes ou leurs ancêtres sont devenus français. Aucun homme politique ici ne prononcerait les mots “In God We Trust” — En Dieu Nous Croyons — la devise nationale officielle des Etats-Unis. Cela fait plus d’un siècle que l’Église catholique a été écartée de la vie publique française. Le modèle laïc national supplante toute divinité.

Mais dans un pays dont la relation à l’islam est difficile, la laïcité est aussi perçue comme un paravent derrière lequel la France discrimine son importante population musulmane et évite d’affronter ses préjugés. En conséquence, la mission de Nicolas Cadène, un fonctionnaire à l’allure un peu ébouriffée, aux cheveux bruns et aux multiples diplômes de droit, est devenue sujet de controverse.

M. Cadène, 39 ans, est le Rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, un titre de poids pour un homme encore jeune — et inimaginable hors de France.

Rattachée au cabinet du Premier ministre Jean Castex, l’institution a été créé en 2013. Depuis lors, M. Cadène et ses quelques collaborateurs sont chargés de la promotion du respect de la laïcité auprès de centaines de milliers de fonctionnaires et de jeunes Français.

Alors pourquoi ce vitriol jeté sur leurs diligents efforts ? “On est dans une période de forte crispation”, a-t-il déclaré lors d’une interview avec le New York Times, “liée au contexte général de crise économique, sociale, sanitaire, écologique, d’identité dans la mondialisation, aggravé bien sûr par le contexte des attentats islamistes.” Il ajoute que “dans ce contexte, vous avez une peur terrible de l’islam qui s’est développée”.

Cette situation a entraîné des pressions sur M. Cadène pour qu’il se serve de sa position pour combattre toute expression d’identité musulmane. “Il faut faire attention à ce que ne soit jamais installée une police de la pensée”, prévient-il depuis son petit bureau jonché de dossiers.

Né à Nîmes dans une famille protestante, M. Cadène a grandi dans un milieu fortement attaché à la loi de 1905 établissant le modèle laïc français. Les protestants subissaient des persécutions continues dans une société essentiellement catholique ; la solution était un État libéré de la religion. Mais M. Cadène, qui vit toujours à Nîmes avec sa femme et ses deux enfants, a toutefois un regard critique sur le système qu’il incarne. La France, dit-il, n’a pas su mettre en place le métissage social indispensable au succès de la laïcité.

“La laïcité étant un outil pour permettre le ‘faire ensemble’, quelles que soient nos conditions, encore faut-il qu’on soit ensemble”, dit-il. “Et qu’on vive dans les mêmes lieux. Qu’on interagisse. Et c’est trop peu le cas.” Beaucoup d’établissements scolaires, de quartiers et de lieux de travail sont en effet très homogènes, note-t-il. “Par ce manque de mixité sociale, il y a une aggravation de la défiance vis-à-vis de l’autre.”.

Dans les classes les plus populaires, poursuit M. Cadène, “il y a par ailleurs une majorité de Français de confession musulmane, même si la situation évolue. Il en résulte, selon lui, une discrimination religieuse et sociale. En fréquentant des écoles moins bonnes dans des quartiers ghettoïsés en périphérie des grandes villes, les enfants musulmans voient leurs perspectives limitées.

Ce degré de franchise exaspère certains membres du gouvernement, en particulier la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, Marlène Schiappa.

Au ministère de l’Intérieur où elle travaille, la colère gronde contre M. Cadène et ce qu’on perçoit comme une “laïcité de l’apaisement” qui se préoccupe davantage de la “lutte contre la stigmatisation des musulmans” que de la défense de la République contre “les islamistes militants”, rapporte l’hebdomadaire Le Point.

“Il y a une vraie discussion sur l’avenir de l’Observatoire”, reconnaît M. Cadène d’un sourire résigné. Il y a des membres du gouvernement qui souhaitent le garder, d’autres qui souhaitent le supprimer, et d’autres qui souhaitent le transformer.

Une transformation signifierait sans doute son absorption au sein du ministère de l’Intérieur que dirige Gérald Darmanin, un partisan de la fermeté qui a déclaré la guerre à l’“ennemi intérieur” islamiste. On s’attend à une décision en avril, à l’expiration du mandat renouvelable de M. Cadène.

Ce serait dangereux de faire de la laïcité un outil politicien”, prévient ce dernier.Ce n’est pas une idéologie. Elle n’est en aucun cas une arme anti-religieuse. Elle ne doit être au service que du commun”.

Pour Hakim El Karoui, consultant musulman et chercheur à l’Institut Montaigne, le problème est que la laïcité a de multiples significations. Elle peut incarner la loi de 1905 — la liberté de conscience et la neutralité de l’Etat. Elle peut aussi revêtir un sens philosophique, une forme d’émancipation contre la religion, un combat des Lumières contre l’obscurantisme religieux, quelque chose s’approchant de l’athéisme. L’islam, avec son vibrant attrait pour les jeunes musulmans, devient alors l’ennemi, surtout dans le contexte des attentats terroristes en France.

“La laïcité peut être un autre nom de la xénophobie anti-islamique. Mais il n’est pas vrai que les musulmans de France la considèrent comme une forme de guerre contre eux”, estime M. El Karoui. “Si vous êtes un musulman d’origine algérienne, vous pouvez en être très reconnaissant car vous savez bien à quoi ressemble un islam autoritaire.”

Le point de vue de M. Cadène s’aligne en grande partie sur celui d’Emmanuel Macron. Le président a condamné l’islamisme extrémiste à l’origine des récents attentats terroristes, notamment la décapitation d’un professeur tout en reconnaissant qu’il y a eu des manquements. Il a affirmé lors d’un discours en octobre que la France souffrait de “sa propre forme de séparatisme” en ne reconnaissant pas la marginalisation de certains musulmans.

Un projet de loi a vu le jour ce mois-ci — soumis à l’avis de l’Observatoire de la Laïcité pour sa conformité à la loi de 1905 — qui vise à combattre l’islamisme radical par des mesures destinées à freiner le financement et les enseignements des groupes extrémistes. C’est une mesure nécessaire, estime M. Cadène, mais pas suffisante. “Nous avons aussi besoin d’une loi de réparation, pour tenter de faire en sorte que tout le monde ait les mêmes chances”.

Une loi, en d’autres termes, qui contribuerait à forger une France plus intégrée grâce à une meilleure répartition des logements sociaux, une plus grande mixité sociale dans les écoles et sur les lieux de travail. Le gouvernement prépare une “consultation nationale sur les discriminations” en janvier, preuve de l’urgence que M. Macron accorde à cette question à l’approche de l’élection présidentielle de 2022.

En France, dire à quelqu’un “Dis-moi quelle est ta laïcité et je te dirai qui tu es” est un indicateur.

J’ai donc demandé à M. Cadène quelle était la sienne. “C’est l’égalité de toutes et de tous, quelles que soient leurs croyances, devant l’État et l’administration publique, des services publics impartiaux,” répond-il. “Et c’est la fraternité parce que c’est un principe qui va permettre de faire ensemble en respectant l’autre dans sa conviction”.

En théorie, je pense que c’est un modèle formidable, poursuit-il. Mais s’il n’est pas huilé, l’outil est rouillé, il ne marche pas. Et aujourd’hui la problématique c’est que dans les faits, l’égalité n’est pas réelle, la liberté non plus et la fraternité encore moins.

Ces mots-là sont forts venant d’un idéaliste, d’un fonctionnaire français dévoué qui défend une idée subtile à une époque où les certitudes se livrent la guerre. Un de ses parents éloignés, Raoul Allier, a contribué à l’élaboration de la loi de 1905.

M. Cadène n’est pas près de modérer son point de vue, même s’il lui coûtait son poste.

La laïcité n’est pas la panacée. Elle a failli à plusieurs reprises. Nombre de juifs français se sont vus déchoir de leur nationalité et déporter vers la mort à la Seconde Guerre mondiale. Le concept n’a jamais été étendu aux musulmans de l’Algérie lorsqu’elle était sous domination française.

Néanmoins, pendant de nombreuses décennies, le principe de laïcité a présidé à l’attribution de la nationalité française à des millions d’immigrés. Il demeure encore, pour de nombreux Français d’origines, de croyances et de couleur de peau différentes, une idée noble sans laquelle la France serait amputée d’une partie de son essence.

J’ai toujours été intéressé par l’intérêt général,” explique M. Cadène. “Depuis que je suis adolescent, j’ai toujours été un militant associatif actif, j’ai été secouriste, j’ai été dans plusieurs associations de droit humain, Amnesty International, la Ligue des droits de l’homme, etc.”

Il ajoute : “Comme disait Jaurès, la République est laïque et sociale mais elle ne restera laïque que si elle sait rester sociale.”


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