En France, des écoliers aussi sont pris dans le coup de filet anti-extrémistes

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En France, des écoliers aussi sont pris dans le coup de filet anti-extrémistes

En France, des écoliers aussi sont pris dans le coup de filet anti-extrémistes

ALBERTVILLE, France — Armés de fusils d’assaut et cagoulés, des dizaines de policiers ont récemment perquisitionné quatre appartements d’un vaste complexe résidentiel à Albertville, dans les Alpes. Ils ont confisqué ordinateurs et téléphones portables, soulevé les matelas, fouillé les tiroirs et pris en photo des livres et des décorations murales ornées de versets coraniques.

Puis, sous le regard abasourdi des familles, ils ont escorté au commissariat quatre personnes suspectées d’apologie du terrorisme.

“C’est impossible’’, Aysegul Polat se rappelle avoir lancé au policier qui emmenait son fils. “Cet enfant, il a 10 ans.”

Son fils, tout comme deux autres garçons et une fille également âgés de 10 ans, est accusé d’avoir défendu le terrorisme lors d’un débat sur la liberté d’expression dans une école publique locale. Les enfants ont fait l’objet d’une retenue par la police d’environ 10 heures pendant que des policiers interrogeaient leurs parents sur leurs pratiques religieuses et la récente republication de caricatures du prophète Mahomet dans le magazine Charlie Hebdo.

Ces élèves de CM2 figurent parmi au moins 14 enfants et adolescents ayant fait l’objet d’enquêtes par la police ces dernières semaines. Ils auraient tenu des propos inappropriés lors de l’hommage en classe à Samuel Paty, un professeur décapité le mois dernier après avoir montré les caricatures lors d’un cours sur la liberté d’expression.

Alors que la France a connu une nouvelle vague d’attaques islamistes après la republication des caricatures de Charlie Hebdo, l’affaire d’Albertville et d’autres cas similaires soulèvent une nouvelle fois la question de la nature de la réponse du gouvernement. Celui-ci est déjà sous le feu des critiques, à l’intérieur et à l’extérieur de la France, pour des actions et des déclarations qui ont risqué de faire un amalgame entre les Français de confession musulmane et les individus accusés d’extrémisme.

Le président Emmanuel Macron a rejeté ces critiques avec force, reprochant à certaines nations musulmanes et occidentales de ne pas comprendre la laïcité française, profondément enracinée dans le pays. Au cours d’une interview avec un chroniqueur média du New York Times, M. Macron a déploré ce qu’il perçoit comme un manque de soutien international après les récentes attaques en France, et a accusé les médias américains, dont le New York Times, de légitimer ces violences.

“Appelez-moi. Appelez mon équipe, appelez les ministres,” a-t-il indiqué à l’attention des journalistes ayant des questions sur la France, afin de dissiper les malentendus. Le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, par la voix d’une porte-parole, a décliné une demande d’interview pour cet article — après l’avoir initialement acceptée — en expliquant qu’il s’était déjà exprimé publiquement sur le sujet de la laïcité et qu’il en estimait biaisée la couverture par le New York Times.

Les incidents à Albertville et ailleurs soulignent l’ampleur de la forte riposte sécuritaire du gouvernement aux attaques, qui s’est fait ressentir jusque dans les salles de classe et s’est attirée les critiques d’organisations comme la Ligue des droits de l’homme, une des associations de défense des droits les plus anciennes du pays. Qualifiant de disproportionnée la réaction, l’association a posé la question: “Les enfants ont-ils encore droit à la parole?”

Pour Sophie Legrand, une juge des enfants et une syndicaliste, la France est “dans une période complexe” où on reprocherait beaucoup aux forces de l’ordre “d’avoir manqué un signe et de ne pas avoir fait l’enquête qu’il fallait”.

“Mais ça peut se révéler contre-productif si on n’est vraiment que dans le répressif tout de suite”, prévient-elle.

Encore sous le choc de la décapitation, les enseignants ont reçu pour consigne stricte de signaler le moindre commentaire inapproprié, et la police celle de procéder à des enquêtes, selon des entretiens avec des enseignants, des représentants syndicaux et des fonctionnaires de police et de justice.

“On est complètement dans un contexte où les instructions c’est de ne rien laisser passer, même le fait le plus anodin,” explique Emmanuel De Souza, un commandant de police qui a enquêté sur le cas d’un enfant de 11 ans à Saumur, dans l’ouest de la France.

Alors que les quatre enfants d’Albertville sont désormais de retour à l’école, ils sont traumatisés par l’expérience, assurent leurs parents. Ils devraient suivre un programme éducatif sous l’égide de la Protection judiciaire de la jeunesse, se concentrant sur des sujets de citoyenneté.

L’un des garçons de 10 ans, Sohib Harid, a uriné dans son sommeil après le raid. Il dit qu’il a peur, désormais, de s’exprimer à l’école. “Si je parle”, dit-il, “il y aura la police.”

Dans un pays où des millions d’élèves sont scolarisés dans le public, les commémorations et les débats se sont majoritairement bien déroulés. Mais selon le ministère de l’Éducation nationale, quelque 400 incidents ont été signalés dans diverses écoles publiques après l’hommage, dont 150 cas relatifs à une apologie du terrorisme.

Quatorze mineurs ont fait l’objet d’une retenue policière ou été interrogés mais d’autres cas pourraient ne pas avoir été rapportés par les procureurs locaux, selon une porte-parole du ministère de la justice. Les médias français citent au moins 17 cas de procédures ouvertes à l’encontre de mineurs.

Un mineur condamné pour apologie du terrorisme se verrait typiquement condamné à suivre un stage de citoyenneté ou un programme social. Pour les adolescents les plus âgés, en fonction de la gravité de l’infraction, la peine pourrait toutefois être plus sévère.

À Châtenay-Malabry, dans les Hauts-de-Seine, une adolescente de 17 ans qui avait à plusieurs reprises exprimé son soutien au meurtrier de M. Paty doit comparaître devant un juge d’instruction. Près de Marseille, deux garçons de 16 ans ont été arrêtés, l’un parce qu’il avait approuvé la décapitation, l’autre pour avoir refusé d’arrêter sa musique et de retirer ses écouteurs pendant la minute de silence.

Parmi les 17 élèves qui font l’objet d’enquêtes, sept sont musulmans, un est catholique, d’après des interviews avec le Times et les médias locaux; un élève est sans religion et la religion des autres est indéterminée. Dans au moins 14 de ces cas, les étudiants ont été détenus par la police et la plupart accusés d’apologie du terrorisme.

En France, l’école publique joue un rôle central dans l’inculcation des valeurs nationales, y compris celle de la laïcité, le principe qui réglemente la stricte séparation de la religion et de l’État. C’est pourquoi la décapitation de M. Paty a été vécue comme une attaque contre la France et laissé un profond désarroi parmi les professeurs.

M. Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale, avait requis que tous les établissements scolaires publics observent une minute de silence le 2 novembre dernier en hommage au professeur assassiné. Ardent défenseur de la laïcité, le ministre a prévenu qu’il ne tolérerait aucun manque de respect.

“On va renforcer l’éducation morale et civique pour que les enjeux de la liberté d’expression soient bien explicités”, ajoutait-il quelques jours plus tard, lors d’une interview à la radio.

En amont de la minute de silence, les enseignants ont reçu peu de directives sur la manière d’aborder le meurtre avec leurs élèves, ce qui a suscité une certaine confusion , selon plusieurs d’entre eux et des syndicalistes.

“Tout a été fait dans la précipitation sans laisser vraiment le temps d’une préparation pédagogique”, déplore Sophie Vénétitay, enseignante et syndicaliste. Les enseignants, ajoute-t-elle, n’ont pas vraiment eu la possibilité de résoudre les incidents au sein des écoles et avec les parents d’élèves. Au lieu de cela, c’est la réponse judiciaire qui a été privilégiée, dit-elle.

Dans un collège près de Nice, une adolescente de 14 ans a été arrêtée, placée en garde à vue durant huit heures et a subi une fouille corporelle pour avoir remis en cause l’hommage au professeur, puis, lors du débat qui a suivi, avoir déclaré qu’“il l’a bien cherché”. La jeune fille, qui est sans religion, s’est excusée, assure sa mère qui a demandé à n’être identifiée que par son prénom, Magali.

La mère dit qu’elle désapprouve les propos de sa fille, mais les qualifie de “boulette d’adolescent”. Sa fille consulte maintenant un psychiatre et refuse de retourner à l’école.

L’adolescente a été convoquée devant un procureur en janvier, selon des documents obtenus par le New York Times. Elle devrait être condamnée à suivre un stage de citoyenneté de plusieurs jours.

Lilia Parisot, une responsable au rectorat de l’académie de Nice qui a confirmé l’incident, indique avoir reçu des consignes claires du ministère de l’Éducation nationale que tout incident soit signalé. “Le mot d’ordre de la consigne, c’est de ne rien laisser passer”, dit-elle.

À Albertville, les quatre enfants de 10 ans sont issus de familles établies dans la ville depuis plusieurs années, dont trois sont d’origine turque et l’autre d’origine algérienne. Certains ont des frères et sœurs plus âgés qui ont fréquenté le même établissement qu’eux, la petite école élémentaire Louis Pasteur.

Lors d’entretiens avec le New York Times, deux de ces enfants, ainsi que quatre mères et deux pères, racontent que, lors du débat en classe, l’enseignant a demandé aux élèves si lui aussi risquait d’être décapité s’il montrait des caricatures de Mahomet.

Nathalie Reveyaz, la référente laïcité pour l’académie de Grenoble, confirme que le professeur a bien posé cette question, en la plaçant dans le contexte des caricatures durant le règne de Charlemagne.

D’après leurs parents, les garçons ont répondu que le professeur risquait d’être décapité mais qu’ils l’ont exprimé comme un fait possible, et non pas comme une menace.

“Le maître a dit: si moi je dessine le prophète, tu fais quoi?”, se rappelle Sohib, le garçon qui a maintenant peur de prendre la parole en classe.Ben j’ai dit: il y a des autres gens qui vont venir te tuer, comme Samuel Paty.”

Un autre des garçons, Yunus-Emre Akdag, a répondu que “dans l’islam, on n’a pas le droit de tuer, c’est Dieu qui donne la vie et c’est Dieu qui la reprend”, raconte sa mère, Mukaddes Akdag. Son fils a aussi dit que “si les gens montrent des caricatures de notre prophète, ils vont brûler dans l’autre monde”, ajoute-t-elle.

La fillette de 10 ans, Emira Yildirim, dit qu’elle a déploré le sort de l’enseignant assassiné, mais ajouté que “s’il n’avait pas montré les caricatures, cela ne serait pas arrivé”.

Les parents assurent que les propos de leurs enfants n’avaient pas un caractère menaçant, mais qu’ils ne correspondaient simplement pas à ce que les responsables éducatifs veulent entendre dans le contexte politisé actuel.

“Les enfants ont dit ce qu’ils ont pensé’’, dit la mère d’Emira, Zulbiye Yildirim.

Mme Reveyaz, la référente laïcité, dit que “le professeur était choqué, ébranlé”, et ajoute que les propos pouvaient refléter “ce qu’entendaient les enfants dans leurs familles”.

Le lendemain, dit-elle, l’inquiétude du professeur a redoublé lorsqu’il a trouvé un courrier anonyme dont l’auteur reste inconnu. “T mort”, était-il écrit. Joint par The New York Times, le parquet de Chambéry a fait savoir que Pierre-Yves Michau, le procureur de la République, n’était pas disponible pour un entretien.

Après la descente de police, pendant que les enfants étaient en retenue, la police a posé un certain nombre de questions à leurs parents: Que pensaient-ils des caricatures? Faisaient-ils la prière? Allaient-ils à la mosquée? Observaient-ils le ramadan? Les femmes étaient-elles contraintes par leurs maris de porter le voile?

“Des questions bizarres”, selon Fatima Harid, la mère de Sohib, qui se demande en quoi des questions sur leurs pratiques religieuses étaient pertinentes. Un policier lui a dit que son fils, qui s’était décrit comme “musulman” au cours de l’interrogatoire, aurait plutôt dû se dire “Français musulman”, raconte-t-elle.

Mais depuis ces événements, les parents se demandent s’ils seront un jour considérés comme des Français.

Mme Yildirim, la mère d’Emira, explique qu’elle vit en France depuis l’âge de six ans et a été à l’école publique. Sa famille est “intégrée”, assure cette femme de 46 ans. Elle et son mari, un maçon, habitent Albertville depuis 19 ans et y ont une entreprise familiale dans le secteur du bâtiment. Elle prend part aux activités de l’école et se porte souvent volontaire pour les sorties scolaires. Le couple a même envoyé leur fille et leur fils aînés, âgés maintenant de plus de 20 ans, dans un lycée privé — une institution catholique — réputé pour la qualité de l’éducation dispensée.

“Je suis inquiète”, confie-t-elle en déposant Emira devant l’école élémentaire, un matin récemment. “J’ai dit à ma fille: tu parles de rien. Quand on te pose une question dans la classe, tu dis rien.”

Norimitsu Onishi a enquêté à Albertville, Constant Méheut depuis Paris.


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